
Réalisateur : David Lynch
Scénario : Christopher De Core
D'après "The Elephant Man and the other Reminiscences" de Sir Frederick Treves
et "The Elephant Man - A Study in Human Dignity" de Ashley Montagu
Photographie : Freddie Francis
Production : Mel Brooks
Musique : John Morris
Interprètes : John Hurt (John Merrick), Anthony Hopkins (Frederick Treves), John Gielgud (Carr Gomm), Anne Bancroft (Mrs Madge Kendal)
Genre : Drame
Pays : Etats-Unis
Durée : 125 min
Au début des années 80, Mel Brooks veut adapter au cinéma l’histoire vraie de Joseph (indûment rebaptisé John) Carey Merrick. Pour s’atteler à cette vie poignante, il faut un artiste qui saisisse l’humanité singulière de Merrick. Qui d’autre que Lynch aurait pu accéder à cette compréhension ? Il sort à peine de Eraserhead, film N/B d’une étrange beauté, à l’histoire complexe situant l’esprit au-dessus de la matière et qui met en scène des personnages atypiques. Lynch ne le sait pas encore, mais ce premier long métrage va lui permettre de réaliser l’un des plus beaux drames humains du 7ième Art.
L’histoire est celle d’un individu vraisemblablement atteint du syndrome de Protée et d’une forme aiguë de neurofibromatose (ça n’était pas qualifié à l’époque). Son apparence physique toutes en déformations et excroissances est terrifiante, ce qui lui vaudra très tôt d’être rejeté par sa famille, puis exploité sous l’appellation de l’"Homme Elephant" dans les foires londoniennes du 19ième siècle. Il sera maltraité jusqu’à ce que le docteur Frederick Treves tombe par hasard sur ce monstre de foire. Subjugué par son apparence et désireux d’en faire un travail d’étude, comprendre sa maladie pour peut-être trouver un remède à ses malformations, Treves parvient à prendre sous son aile cet être vivant. Il découvrira assez vite que sous la carcasse monstrueuse bat le cœur sensible d’un jeune homme à l’intelligence raffinée…
Lynch met de côté ses labyrinthes, ses expérimentations et sa quête de l’interactivité pour faire dans le cinéma classique. Le grain de la pellicule noir et blanc est superbe, nuancé, parfaitement adapté à la grisaille du propos dans un monde qui s’individualise, s’industrialise, prend ses distances avec l’humanité. La mise en scène reste simple, gracieuse mais ferme dans les nombreux moments d’animosité. L’interprétation des acteurs est bouleversante. John Hurt en tête, qui endosse avec beaucoup de talents ce John Merrick cinématographique inoubliable. La musique emporte le tout avec douceur et générosité jusqu’au bout du voyage.
Lorsque j’ai vu pour la première fois Elephant Man, je me souviens avoir été totalement secoué par une foule d’émotions contradictoires ou complémentaires. De l’impulsivité haineuse pour les tortionnaires. De la compassion désarmée pour Merrick. L’envi de baffer ces hommes qui se moquent ou qui montrent du doigt avec dédains la différence. L’admiration teintée d’une joie intense lorsque l’art délicat de Merrick s’exprime enfin, par la prose ou par les arts plastiques. Ceux qui abusent de la gentillesse, ceux qui ne sont là que pour assouvir leur curiosité indécente, briller minablement en société, j’aurai voulu leur postillonner à la figure ! Le film de Lynch ne m’a pas montré que l’itinéraire d’un être à part. J’y ai vu l’image détestable des hommes. Cela va vous paraître ridicule, mais je suis sorti du film révolté contre moi-même, contre ma nature dite "humaine". Je me suis détesté.
Depuis, j’ai surmonté la violence psychologique du film. J’ai compris que derrière sa sensibilité à fleur de peau, se trouve un hymne à la tolérance et une réflexion sur la futilité de certaines apparences. Il y a donc de la lumière à prendre dans ce film. Malgré tout, à chaque fois que le rideau d’étoiles se baisse, la mécanique est implacable : une boule dans le ventre, qui grossie brusquement et explose. Elle libère du feu brûlant le long de la gorge. Les flammes invisibles s’estompent puis, tout à coup, les braises s’attaquent aux globes oculaires. On les retient, mais elles jaillissent, à flots. Des larmes… Plein de larmes… Elles sont chaudes. Il y a de l’émerveillement et de l’espérance dans leur sel. Mais leur goût dominant reste la mélancolie. Allez savoir pourquoi…

Rien, rien ne meurt jamais. Le fleuve coule, le vent souffle, les nuages passent... Rien ne meurt jamais...
