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très loin,
par-delà les collines
de nos présumées réalités.
En l’an deux mille trois de notre monde, un voyageur et unificateur du nom de Duveau, après avoir parcouru d’autres réalités, a essayé de rassembler dans un grimoire des récits plus ou moins anciens de quelques Maîtres de la plume. De cette initiative commencée il y a plus de vingt ans est née la légende d’une supposée grande anthologie de la Fantasy : quiconque serait en sa possession, déverrouillerait les portes donnant sur les secrets coagulés dans le sang des hommes. Cette légende resta longtemps sans échos. Et sa réalité, évanescente. Jusqu’à ce qu’une nuit, perdu au milieu des étagères d’une petite librairie Omnibusienne, le sang d’un mortel se mit enfin à se régénérer.
A l’agonie, ma chair vagabonde s’engouffre dans la pénombre. Je parcours les nombreuses étagères éclairées à la simple bougie, cherchant dans le jeu de lumière clair / obscur et l’odeur des manuscrits poussiéreux de quoi alimenter mon besoin. Rien ne semble me correspondre. Et soudain, un murmure. Une vibration captivante, qui attire à elle ma substance asséchée. Mes mains maladroites agrippent le lourd ouvrage et l’offrent à mon regard avide. L’image de la couverture d’abord figée se met soudain à frissonner : un couple d’amoureux, une sirène et un homme, tendrement enlacés, est bercé par les vagues d’une mer inconnue sous le regard du soleil crépusculaire. Une porte d’Howard Pyle ouverte sur une passion unique, complexe et contrariée par la distance. Tout un programme…
Les quelques mille deux cent pages du grimoire sont de médiocre qualité. Mais l’encre noire qui les remplie est dense et généreuse. Après un rapide survol de la table des matières, je remarque que cet épais livre se compose de soixante et onze écrits répartis dans cinq chapitres aux titres intrigants. Un peu plus d’une cinquantaine de Maîtres se disputent l’espace alloué. Résistant à l’envi de dévorer les nouvelles correspondant à mes gourmandises, je décide finalement de me plier au menu imposé par l’unificateur Deveau. Je laisserai ainsi l’exaltation, la surprise, le banal, et peut-être la lassitude, s’entremêler et se rendre complémentaires.
Le Manoir des Roses entraîne dans les doux et magiques flots de la haute fantasy. Ornés de charmants poèmes de Peake proposés également dans leur langue natale, sous le seul regard héroïque de Cugel l’astucieux et ses dix-sept vierges, ce Manoir tire son appelation du récit lyrique et sublime de Burnett Swann, mettant un terme à cette première destination qui puise sa force mystérieuse aux sources du genre : le fantastique et le merveilleux.
Après ce voyage relativement frais et calme, le temps de la frénésie guerrière, robuste et barbare. La Citadelle Ecarlate catapulte ses personnages dans le percutant, le conflit manichéen, l’héroic fantasy. Là où le Thongor de Carter, le Kull de Howard, les Fafhrd et Souricier gris de Lieber, le Elric de Moorcock, ou le Dilvish de Zelazny, sont trimbalés dans des contrées périlleuses, hantées par d’anciens démons presque oubliés. Pas vraiment de surprises ni de révélations à attendre de ces histoires copieuses, si ce n’est le récit imprévu du Maître Wells et sa plaine des araignées. Une rareté cauchemardesque et saignante à souhait.
La Cathédrale de Sang sort des sentiers classiques et télétransporte les restes des anciens combattants vers les univers hybrides à la E.R. Burroughs, mélange plus ou moins habile de science-fiction et de fantasy. L’incursion dans le monde de cette troisième portion se révèle étonnante et exotique, confrontant magie et science, le tout illuminé par l’interminable lutte des faiseurs de miracles de Vance, et les perfides maîtres de Le Guin, détenteurs des vérités. Les saveurs de cette science fantasy sont parfois indigestes pour qui aiment les frontières clairement établies. Mais il n’empêche que l’alchimie fonctionne et nous incite à en redemander.
La Dame des Crânes s’immisce singulièrement dans l’ouvrage, structuré autour de catégories de la Fantasy, et met à l’honneur la plume féminine. Un monde plus profond et parfois plus violent, moins caricatural, et totalement inspirant pour les apprentis littérateurs. Ces récits, souvent tirés d’autres recueils, tendent à souligner avec succès les talents des Bradley, Cherryh ou Lackey, parmi d’autres. On plonge dans la genèse de leur univers respectif, découvrant les secrets des origines de leurs guerrières, ou l’on rencontre de nouveaux caractères impitoyables. En tournant la dernière page de ce vif panorama, on ne peut que regretter que cette Dame, fleur du grimoire inspirée par la très belle nouvelle de McKillip, se fane bien trop vite pour laisser son parfum perdurer.
Le Monde des Chimères est l’ultime rivage. Hommage aux Maîtres fondateurs qui ont ouvert la brèche encore récente du monde de la Fantasy et dans laquelle beaucoup se sont engouffrés, ravitaillant le genre. On assiste donc au télescopage de styles, d’ambiances, d'idées inspirées ou plagiées. Du rêve, du romantisme, de l’ironie, de la décadence, de l’horrible. Un dernier chapitre qui se veut prolongeant tous les précédents, et faire durer un peu plus le plaisir, sans pour autant nous noyer dans la lassitude. Le bouquet final, un tantinet convenu, mettra en lumière le démiurge Tolkien et son Stone Troll, poème issue de la Terre du Milieu, endroit même où Bombadil semble n’être qu’un puissant touriste de passage.
Les cinq parties ont livré leurs secrets. Les dernières feuilles indexées soulignent l’ensemble des Maîtres de la Fantasy, qu’ils aient composé dans ce grimoire ou tout juste été cités. Certes, les perfectionnistes diront qu’il manque les textes de quelques Maîtres pour en faire une référence légendaire et j’entends déjà crier au loin que la plume burlesque de Pratchett aurait dû gratter quelques pages. On perçoit aussi qu’au milieu de ce rassemblement, le choc anthologique laisse derrière lui certains petits éclats d’irrégularité. Si bien que dans la bataille littéraire, des Maîtres de divers horizons (majoritairement anglo-saxons et sporadiquement français) en ressortent sublimés, ou légèrement terrassés par leurs pairs. Pas facile de composer avec autant d’ingrédients disparates.
Mais quantité et qualité ont cherché réellement à être forgées ensemble. Malgré d’infimes erreurs et problèmes de traductions, chaque partie est raisonnablement bien préfacée. Et chaque nouvelle et son Maître convenablement bien présentés. Le savoir – qu’il soit novice ou expert – est souvent affûté, les récits foisonnants remis dans leur contexte. Les liaisons entre chaque histoire ont été pensées de manière à simuler la variété tout en gardant une cohérence savoureuse. Tout ceci fait une initiation convenable pour qui cherche à connaître et comprendre certains aspects de la Fantasy. Un travail de synthèse finalement jugé rassasiant par mon organisme.
L’envi de replonger dans ce grimoire pour abreuver mes gourmandises demeurera quelque temps dans un coin de ma tête. J’y retournerai sans doute lorsque mon sang se sera appauvrie. En attendant ce moment paradoxalement salutaire et fatidique, mes mains reposent le grimoire sur son étagère. Le murmure me libère alors de son étreinte. Mes veines sont suffisamment gorgées de vie pour que je retourne à ma réalité, laissant derrière moi les œuvres de la petite librairie Omnibusienne. Encore nostalgique et gavé de ces aventures vécues par procuration, je décide de figer mes modestes émotions rudimentaires sur un quelconque parchemin. Il faut juste que je trouve mon entame.
J’ai été le témoin,
de mes yeux réveillés,
d’une corpulente chronique,
...
