Portables "A consommer avec modération" - Science et vie Avril 1999
Va-t-il falloir faire figurer sur les téléphones portables les mêmes mises en garde que sur les cigarettes et l'alcool ? Les études scientifiques qui mettent en évidence les dangers des radiotéléphones pour la santé se multiplient.
Il a fallu quarante ans pour que l'industrie du tabac reconnaisse les méfaits de la cigarette sur la santé. Combien de temps faudra-t-il pour que les fabricants de radio-téléphones admettent le danger de ces appareils ? Vu l'engouement du public pour les portables - encore appelés téléphones cellulaires- il semble que cela ne soit pas demain la veille...
Pourtant, les études scientifiques qui mettent en évidence les effets nocifs de ces appareils sur le cerveau se multiplient. Devra-t-on faire figurer la mention "Nuit gravement à la santé" sur les portables comme on le fait sur les paquets de cigarettes ?
Or rentabilité oblige, les téléphones mobiles ont été mis sur le marché sans que des études préalables de nuisance aient été faites.
Autrement dit, les utilisateurs sont les cobayes d'une expérience planétaire dont on ignore encore, faute de recul suffisant les conséquences sur la santé.
Le débat sur le danger des appareils cellulaires a commencé au début des années 90. au milieu des année 60, des études soviétiques puis américaines avait mis en évidence un lien entre la survenue de cancers chez les enfants et la proximité des réseaux électriques à haute tension. Cependant, en dépit du fait que les lignes à haute tension émettent aussi des ondes électromagnétiques, elles n'agissent pas de la même façon que les téléphones mobiles sur l'organisme humain.
En effet, les champs électromagnétiques deslignes à haute tension sont à très basse fréquence (50 hertz) et traversent les tissus sans les échauffer. En revanche, les champs produits par les mobiles sont à très haute fréquence (900 mégahertz pour les appareils SFR et Francetelecom, 1800 Mhz pour ceux de Bouygues) et par conséquent peu pénétrants : de 2 à 3 cm selon les tissus.
COUP DE CHAUD
Après avoir traversé la peau, les muscles du visage et les os du crâne, ces ondes électromagnétiques atteignent, à 2 cm de profondeur, la région la plus superficielle -mais aussi la plus sensible- du cerveau : le cortex, ou écorce cérébrale. L'énergie électromagnétique est convertie en chaleur (autre forme d'énergie), provoquant une élévation de la température du tissu cérébral. "Au niveau du cortex, cette augmentation est d'environ 1 °C, explique Luc Vershaeve, de l'équipe d'Anne-Marie Maes, au Vlaamse Instelling voor Technologish Onderzoek, à Mol (Belgique). Tout se passe exactement comme dans un four à micro-ondes, sauf qu'ici c'est le centre névralgique du corps humain qui subit un échauffement. "si l'on téléphone régulièrement et pendant de longues périodes il n'est pas impossible que l'effet thermique finisse par léser l'ADN cellulaire et provoquer des tumeurs cancéreuses." précise Luc Verschaeve.
En effet, l'ADN des chromosomes porte les gènes qui programment l'ensemble des caractéristiques de la vie ; il suffit que l'un d'entre eux soit lésé pour que les mécanismes vitaux soient perturbés.
"Pour qu'un cancer apparaisse, il faut que l'altération de l'ADN se situe au niveau du gène à l'origine de la protéine p53" précise Caroline Moyret-Lalle, chercheur au centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard à Lyon. "Ce gène est dit suppresseur de cancer" parceque la protéine p53 qu'il induit s'oppose à la cancérisation de la cellule lorsque celle-ci est agressée. Quand ce gène est lésé, la protéine p53 est déficiente et ne protège plus le génome."
L'altération de l'ADN par les ondes électromagnétiques a été montré par l'équipe du Dr Anne-Marie Maes. En 1993, elle publiait dans Bioelectromagnetics une revue scuentifique américiane de référence, les résultats d'une expérience qui consistait à soumettre in vitro des cellules sanguines humaines (des lymphocytes) à des champs électromagnétiques de 2450 Mhz, mais à des puissances cent fois plus élevées que celles des portables. La distance d'exposition était comparable à celle d'un téléphone mobile, et la durée d'émission variait de trente minutes à deux heures, sans interuption. Les chercheurs belges ont constaté des altérations de l'ADN des chromosomes, d'autant plus nombreuses que le temps d'exposition était long.
Deux ans plus tard, une autre expérience (également publiée dans la revue Bioelectromagnetics), effectuée par l'équipe du Dr Henry Lai, du laboratoire de pharmacologie de l'université de Washington, à Seattle (Etats-Unis), confirmait les travaux du Dr Maes. après avoir soumis des rats à des champs électromagnétiques 2450 Mhz pendant 2 heures en continu, à des puissances cent fois supérieures à celle des téléphones portables, le chercheur a mis en évidence des lésions chromosomiques dans les cellules du cerveau des rongeurs.
Dans le cadre d'une étude non encore publiée, mais présentée en novembre dernier lors d'un congrés scientifique à Vienne (Autriche), le Dr anne-marie Maes a refait sont expérience sur les lymphocytes humains. Mais cette fois elle a utilisé les mêmes fréquences que les téléphones cellulaires. Là encore elle a constaté des altérationsau sein des chromosomes. L'année dernière, le Dr henry Lai a également refait ses expériences avec les fréquences de la téléphonie mobile : les résultats étaient similaires à ceux des expériences précédentes.
LYMPHOMES CHEZ LA SOURIS
Chez la souris, le lien entre portables et cancer a été établi en mai dernier par une équipe australienne du Royal Adelaide Hospital, conduite par le Dr Michael Repacholi. Ces travaux on fait l'objet d'une publication dans Radiation Research, une revue scientifuqe américaine de haut niveau.
Les souris développent trsè rarement des cancers, même dans les pires conditions environnementale. les chercheurs ont donc utilisé des souris génétiquement programmées pour développer un lymphome, cancer du sytème lymphatique. Deux lots de 101 souris ont été connstitués. L'un a été exposé pendant dix-huit mois à des champs électromagnétiques de même fréquence et rayonnant à la même puissance que les téléphones cellulaires, tandis qu'un groupe témoin était placé dans les conditions normales. Parmi les souris soumises au rayonnement électromagnétique 43 ont développé un lymphome, contre 22 dans le groupe témoin.
Ces résultats ont été cependant contestés par les fabricants de portables, qui ont fait valoir que dès lors que les animaux étaient programmés pour développer un cancer, on ne pouvait attribuer les tumeurs aux ondes électromagnétiques. IL n'empèche que l'exposition aux ondes a entraîné deux fois plus de cancers.
D'une façon générale, tous les résultats mettant en cause la téléphonie mobile sont systématiquement rejetés par les fabricants de portables. Le Dr Henry Lai qui travallait sous contrat avec Wireless Technology Research (WTR) une société sous la tutelle de fabricants de téléphones mobiles, s'est vu refuser la publication de ses travaux parce qu'ils démentaient le credo des fabricants. Par deux fois, la société WTR lui a retourné sa copie pour qu'il y apporte des retouches : " Ils me demandaient d'interpreter différemment mes résultats afin de les rendre plus favorables à la téléphonie mobile, s'insurge le chercheur.
La même mésaventure est arrivée au biologiste américain Ross Adey, qui effectuait une étude pour le compte de Motorola, l'un des géants mondiaux de la téléphonie mobile. Comme le fabricant refisait d'admettre ses conclusions, à savoir l'effet nocif des ondes électromagnétiques sur des animaux de laboratoire, il a préféré arréter sa collaboration scientifique. " Tout se passe comme autrefois avec les fabricants de cigarettes, qui refusait de réveler toutes les études montrant les dangers du tabac" proteste henry Lai. Il n'est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir...
S'il y a un lien entre portable et cancer, il doit se trouver dans les statistiques. Le nombre de décés par tumeur maligne du cerveau au cours des dix dernières années (en France), pour les deux sexes, nous a été communiqué par le service d'information de l'Institut national de la santé : en 1987 on en dénombrait 2119 contre 2774 en 1996 soit une augmentation de 31%.